Philosophe et ancien ministre de l'Education nationale, Luc Ferry faisait paraître chez Xo Editions, en mars 2007, un ouvrage intitulé Familles je vous aime où il démontre comment les liens familiaux pourraient sortir notre pays de son pessimisme et, plus encore, de la crise.
La famille au cœur de la politique ?

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Côté Mômes : Dans votre ouvrage paru en mars 2007, vous démontrez comment les liens familiaux et plus largement affectifs entre les hommes sont porteurs d'espoir pour un monde meilleur à condition que la politique se mette au service des familles. Comment imaginez-vous que cette révolution, même si elle est déjà en marche comme vous l'expliquez, puisse se faire ? Les hommes politiques sont-ils prêts pour cette prise de conscience et l'action qui en découlerait ?
Luc Ferry : Non, ils ne sont pas encore prêts, même si, pour la première fois sans doute, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal touchent à cette problématique par bien des biais. Malgré tout, le débat sur l'identité nationale et les drapeaux français montre que, faute d'avoir réfléchi suffisamment à la nature du lien collectif aujourd'hui, les politiques se rabattent comme par réflexe vers les vieilles solutions. Pour eux, le collectif, cela ne peut être que la « patrie », la « nation », la « France », la « république ».... Jamais il ne leur vient à l'esprit que le collectif pourrait, paradoxalement, s'enraciner aujourd'hui dans l'histoire de la vie privée, ce qui est pourtant une évidence dès qu'on y réfléchit un peu...
Un schéma familial pessimiste
CM : Notre monde vit une profonde mutation et vous déplorez que ce soit toujours le pessimisme qui l'emporte sur fond de peur omniprésente et paralysante. Qui selon vous en est responsable ? Les politiques, les médias ?
LF : Nous tous et ce pour une raison de fond : toute l'histoire moderne, démocratique, est l'histoire de l'émancipation des individus à l'égard des cadres traditionnels éthiques, religieux, politiques, familiaux. Du coup, nous voyons ce qui s'effondre - « tout fout le camp » - sans percevoir ce qui sort de neuf et de positif. Tout mon livre est fait pour indiquer, justement, ce que l'histoire de la vie privée, et notamment à travers la naissance du mariage d'amour, apporte de beauté et de passion en contrepoint du déclin des traditions. Mais cela commence juste à apparaître, c'est difficile à voir et puis, il est tellement plus commode d'être pessimiste : ça ne coûte rien et ça vous donne toujours l'air plus intelligent....
Un schéma familial fustigé à tort
CM : Vous mettez le doigt sur quelques évidences pourtant jamais exprimées comme telles... Les divorces augmentent, certes, mais depuis que l'on se marie par amour, et les parents n'ont jamais été plus proches de leurs enfants même si l'on parle beaucoup de démission parentale. Alors, que se passe-t-il, sommes-nous à ce point désinformés ? A qui cela profite-t-il ?
LF : A nouveau, c'est toujours l'antienne du « tout fout le camp » qui tend à l'emporter dès qu'on parle de la famille. La vérité, comme je le montre dans mon livre, c'est qu'à l'encontre de l'opinion dominante, la famille de l'ancien régime est plus précaire, plus décomposée que la famille moderne. Quant à la famille bourgeoise - disons celle qui domine la période 1850/1950 - nous ne cessons de l'idéaliser. Il faut rappeler qu'elle était inséparable d'une institution éminente, le bordel, que les maris trompaient allègrement leurs femmes et que ces dernières, dans l'immense majorité des cas, sacrifiaient leur vie professionnelle et, très vite aussi, leur vie privée pour sauver les apparences. Bien entendu, quand on invente le mariage d'amour, quand il devient la règle de toutes les unions, il faut avouer qu'on invente aussi le divorce : si vous fondez le lien sur le sentiment, dès lors que ce dernier s'évanouit, il n'y a plus de raison de rester ensemble. Mais paradoxalement, on s'occupe parfois plus des enfants à travers le divorce qu'on ne s'en occupait dans une famille bourgeoise unie sur le papier mais minée de l'intérieur en réalité.