
©Eléonore H
Aurore a 12 ans. Son père est parti quand elle était bébé et sa maman, depuis, a accumulé les échecs sentimentaux, n'arrivant pas à reconstruire une famille. Depuis toutes ces années, Aurore a vécu au rythme des espoirs et des passages à vide de sa mère dont elle est devenue la confidente privilégiée. Dormant avec elle quand maman était triste, l'écoutant parler en détail de ses relations, de ses déceptions surtout. Aujourd'hui, Laure a des
troubles du sommeil et porte sur l'avenir un regard anxieux.
« Ce que je voudrais faire plus tard ? Je voudrais juste que maman aille bien ».
Malik a onze ans, trois frères cadets, une mère qui fait des ménages le matin tôt et le soir tard. Elle n'est donc jamais présente pour le petit-déjeuner ou le dîner des enfants. Le père, lui, considère que cela n'est pas de son ressort que de s'occuper des enfants. Alors, quand Malik sort du collège, il récupère ses petits frères, va faire les courses avec eux, leur fait faire leurs devoirs dans la pagaille que l'on peut imaginer... Et néglige ses obligations scolaires à lui parce qu'il faut bien que quelqu'un remplace maman à la maison, dit-il comme si tout cela était parfaitement naturel. Quand on lui demande si il n'est pas fatigué de cette situation, s'il ne s'inquiète pas pour son avenir à lui, il rétorque :
« Non, dans la famille, ça a toujours été comme ça, les grands s'occupent des petits et puis c'est tout ». Deux situations très différentes mais qui ont en commun de projeter des enfants dans des rôles d'adultes (parentification) qu'ils ne devraient pas assumer, dans une inversion des rôles où les enfants deviennent en quelque sorte les parents de leurs parents.

©Gayanée Beyreyziat
Dans l'ouvrage
Les enfants du divorce, Agnès Zonabend, pédopsychiatre, décrit très bien ces processus de « parentification » qui peuvent prendre plusieurs formes et ne sont pas anodins pour le présent bien sûr mais aussi pour l'avenir des enfants qui le vivent. Parfois, l'enfant est uniquement dans une prise en charge matérielle de la vie quotidienne (courses, soins aux plus jeunes), ce qui est un moindre mal. Mais quand s'y ajoute un soutien affectif au parent en souffrance, l'enfant devient thérapeute et sa prise d'autonomie risque d'être compromise.
«
Figé dans la culpabilité et dans la crainte de voir son parent s'effondrer, l'enfant ou l'adolescent ne s'autorise plus à mener sa propre vie. Il s'interdit de suivre ses aspirations naturelles de liberté, voire refoule ses mouvements d'opposition au parent, trop fragile pour supporter ses attaques ou ses absences » précise-t-elle. Des enfants qui, s'ils donnent l'impression de tout assumer sans problème, sont en fait très peu sûrs d'eux et présentent très souvent des troubles anxieux, voire dépressifs.
Des situations que l'on retrouve beaucoup dans des familles où les parents sont séparés mais aussi dans les familles non séparées mais très conflictuelles. Quid du devenir de ces enfants ?
Le danger ultime est que ces enfants risquent toute leur vie de courir après une enfance dont ils ont été privés alors qu'il n'en sera plus temps. La psychanalyste américaine Agnès Oppenheimer précise :
« L'enfant-adulte est un adulte qui n'a pu être un enfant, qui a été adulte avant l'âge, a dû prendre des responsabilités familiales et s'est trouvé privé de ses apprentissages, de ses jeux ; Adulte, il se comportera comme l'enfant qu'il n'a pas été ».